Rationalité limitée

Ca y’est je viens de recevoir la confirmation téléphonique. Vendredi 15h rendez-vous au siège social pour un entretien informel. Vendredi parce que j’étais disponible dès mardi mais qu’il a fallu que je joue la touche du gars occupé qui consulte son agenda et qui cale l’entretien en deux truc importants comme l’attaque de la saison 4 de breaking bad et la cuite hebdomadaire.

C’est donc à partir de vendredi matin qu’il faut je me dote du masque d’hypocrisie qui correspond si peu à mon caractère. Je me mate. Souffle. Courage, je suis une salope corporate. Je suis une salope corporate. Tout va bien se passer. Et puis il faut me donner le crédit d’avoir su choisir mon mac avec discernement.

Mon mac parlons-en c’est une société dont le nom finit par « -ys ». On en voit fleurir un peu partout. Ca donne un air technologie et communication associés à une touche de mysticisme. L’air de dire au client : « Confiez-nous vos pénaaaaa-tes et par la sagesse de Baphomet et de la déesse de la forêt… … nous allons mettre en place une solution évolutive et conviviale pour la téléphonie IP ».

Las, je classe mon Cv aussi exagérément positif qu’un programme présidentiel du NPA dans ma chemise violette transparente et j’ajuste ma chemise, la vraie cette fois, dans mon pantalon pour éviter que ça fasse des boursouflures dans le dos (je déteste ça) même si j’ai l’honneur de porter une veste. Ouai. Même qu’elle est appareillée.

L’apparence. Une chose à laquelle je n’ai jamais attaché beaucoup d’importance, bien mal m’en a prit. Comme disait mon oncle : « Y’a trop de gars qui cherchent à avoir la classe. mais ils savent même pas ce que c’est ! ». Bon, c’est pas mon oncle mais un pote de mon père qui passe régulièrement pour délester la cave à vins. Je suppose que c’est ce qui se rapproche le plus d’un oncle. Ces paroles me reviennent en mémoire, en particulier quand je me sape comme un pingoin. Il disait :
« Le plus important c’est les chaussures. Ça passe devant le pantalon et la veste. Fiston, si t’as un costume à 100 roro tes chaussures doivent valoir trois fois plus, quatre fois plus ! »

Mouai. Je jette un coup d’oeil à ma paire de de.. de quoi ? Je scrute l’intérieur : « weekend »
ok.
C’est peut-être pas la marque mais l’indicatif d’une série limité ? Je les mets, c’est pas désagréable et ça a la forme un peu en pointe, elles sont en cuir glacé façon verni, pas désagréables à la vue malgré leur prix à 30 euros. Dans trois mois elles bailleront comme des hippopotames connard. J’ajuste le tout avec mon costume Tex bleu marine à 49 euros et réalise que j’ai bafoué tous les codes de beauté de l’oncle s(a)oul(e) mais l’élégance n’est-elle pas dans la sobriété ?

Ouai c’est surtout que t’es plus fauché qu’un champ en jachère. Et évites de croiser Prince sinon il verra que t’avais le même costume à son mariage assorti d’une fleur épinglée qui feintera personne, BOLOSS.

A la gare, je me remémore les automatismes de celui qui prend le train avec un but préçis, tout en étant frappé par  la routine qui vous agite, vous, les fourmis à la recherche d’un gagne pain. Je me  rappelle de vous, picorant les news à base de regards furtifs au kiosque ou lors du ramassage rituel du « 20 minutes », de « Metro » et autres daubes comme « direct matin ». A l’époque où je n’étais qu’une anecdote dans le système productif français,  je souscrivais à cette mascarade, j’étais moi aussi pris dans cet étau d’individualisme qui fait allonger la tronche qui aurait bien tâté l’oreiller quatre heures de plus. Tout ceci n’est qu’un vague souvenir mais je ne peux pas m’empêcher de penser à ma volonté constante de sortir de cette prédestination macabre qu’est l’existence au fond.

Comment ? Gagner un minuscule pécule vous plonge dans un puit sans fond de besoins qui nécessitent un pécule un peu plus grand qui vous enfonce dans d’autres besoins etc.. Alors je m’assois perdant mon regard dans le vide pendant que le système, tant honni pendant mes années lycée, broie mes derniers soubresauts de rébellion muette. La vie c’est quand même une sacrée farce orchestrée par je-ne-sais qu’elle force cosmique au service de Jacques Cheminade.

Fin du transport. Je débarque dans la ville. M’échappant du dédale de trottoirs et de parvis, j’arrive sur le sol plat au design complètement léché de gris urbain. Tout de suite je suis frappé par une sorte de nostalgie. Je me surprends moi-même, normalement le stress devrait m’attaquer, d’autant plus que j’estime mon retard potentiel à dix minutes (si ce n’est un chouïa plus). J’avance sans me presser, passant toutes les étapes de l’incapacité physique mobile depuis ma sortie du métro à l’escalator. Je me laisse porter. « Je me laisse porter ».Tiens c’est la formule que j’emploie pour répondre à celles qui me demandent : « Tu fais quoi sinan dans la vie ?
– Je me laisse porter  »
Succès garanti.

Je trouve l’adresse grâce à mon Google map. Expression figée devant la tour de verre qui me défie. Je sens que je vais devoir raconter ma vie à l’accueil.

« Bonjour c’est monsieur xx j’ai rendez vous avec M. Untel ».

Le vent bat mon visage de messages contradictoires. Je suis stupidement saisi entre deux tentations. Prendre la fuite. Ou foncer tel Bruce Willis pour m’enferrer dans ce piège de cristal.

Soudain je pense à Meghan Markle et à la petite jupe fendue qu’elle arbore dans la saison 1 de Suits.

meghan

J’entre.

De bonjours en bonjour en serrage de mains mous on m’expédie dans une pièce de taille moyenne sans fenêtre.

« Asseyez-vous et mettez-vous à l’aise ».

Sauf que j’ai un peu l’impression d’être en garde à vue. Le RH est un du genre pur beau gosse. Le type blond aux yeux bleus qui doit faire tomber les filles comme des fruits murs, malgré un physique de lâche décoré par un costume gris aux légers reflets argentés.

– Bonjour M. Ledock comment allez vous ?

Je l’imagine bien posé sur une table au six seven flanqué d’une brune avec une frange à la Lou Doillon.

 » Alors tout d’abord j’aimerai vous présenter notre sociéte. « xxx-ys » est un cabinet de Conseil en Systèmes d’Information. Nous avons pour partenaire diverses sociétés, surtout dans le domaine de la banque et de la finance. Nous avons été amené à travailler avec BNP-Paribas, la société générale, AXA et plein d’autres que vous pourriez consulter sur notre site

– Hmm Oui j’y ai jeté un coup d’oeil, j’ai aussi vu que vous aviez travaillé avec des sociétés  comme TF1 et Gallimard par exemple… 😀

– Oui tout à fait ! Notre société a très vite eu à coeur de diversifier ces activités même si nous restons dans le domaine des services informatiques

– Oui, c’est ce que j’apprécie :O

– …?

– euh.. Je veux dire cette ..

Quoi ? Eclectisme ? Richesse de point de vue ? Superficialité ? Swag !!?

– … capacité à… diversifier

Putain si t’ajoutes « voilà quoi » je te pète la bouche !

Il enchaîne les blas blas sur sa boîte super géniale tellement hype que je m’étonne de l’avoir connue seulement grâce à Monster. Il enchaîne et parle longtemps, je me demande si je devrais faire la même chose quand ça sera à mon tour. Ta gueule putain.

– Et si vous me parliez un peu de vous ?

Je lui déballe le grand « je ». Je parle de mes expériences passées. de comment j’ai quitté la fac suite à l’appel de L’entrepreneuriat. Puis la manière dont je me suis tourné vers le travail salarié suite à mes échecs et mes illusions. Je lui sers le roman du héros retrouvé. La quête du prophète qui a échoué mais qui signe pour un deuxième tour comme le gars là dans Matrix. Quand je finis j’ai la gorge un peu sèche. Finalement j’ai parlé pas mal de temps et mis en avant les quelques sites et projets que j’ai fait pendant ma courte carrière de développeur web freelance ainsi que quatre ou cinq que j’ai piqués sur le net.

Il hoche la tête compréhensif. Il a même l’air intéressé, il pose des questions :

– Mais au niveau du statut ça correspond à un travail de portage salarial ? Une entreprise individuelle ?

– En fait c’est attaché au régime social des professions libérales au même titre que les avocats ou les médecins.

– Ah d’accord.

Il avait prononcé comme « a dakor ». Les parisiens ont une façon de parler parfois qui donne envie qu’on les entarte avec des clous.

La discussion va bon train. C’est un échange entre deux personnes se livrant à la fois à un combat à mort et à un jeu de séduction. Bien sûr c’est biaisé dans tous les cas. La parole a beau être léchée, les codes de l’entretien d’embauche sont clairs. C’est un rapport de force entre la société qui souhaite vous avoir pour un certain nombre de qualités prêtées et un coût optimal et vous qui voulez ramasser le maximum de fric possible en mettant en avant un réseau, une expérience professionnelle, des diplômes et des réalisations personnelles.

Tu comprends pourquoi t’es grave dans la merde.

Rétrospectivement, j’aurais dû savoir que le coup du fils prodigue du klepto-consulting ferait un peu limite comme argument. La sagesse rétrospective. La seule expérience humaine qui vaille le coup.

– J’ai relevé quelques imprécisions dans votre C.V notamment en ce qui concerne les dates. C’est écrit que vous avez commencé la faculté en 2002 puis que vous l’avez quittée en 2008. Ensuite vous avez commencé votre activité  en 2010 ? Premier point : En ce qui concerne la fac vous pouvez combler les trous ?

En deux points ? je me suis fait gauler comme un naze et maintenant me voici collé devant toi en garde à vue comme une vieille photo de famille. Le plus marrant c’est que je suis sûr d’avoir la gueule du gars qui t’a arraché ton portable sur la ligne A. A part ça j’ai redoublé 80 % de mes classes. Qu’il y ‘a t-il d’autre à faire à la fac à part jouer au tarot ?

– Ah ah ah J’ai dû m’embrouiller dans les dates. J’ai redoublé ma première année de DEUG puis dans la section Licence j’ai pris en compte l’année de Licence professionnelle que j’ai faîte dans le développement web.

Improvisation totale. Un grand moment de cinéma selon la formule consacrée.

– OK

Je repense au bâtiment de cristal, aux longs monologues de promesses économiques que j’ai tenu à l’anticipation d’un bonheur fugace : Une vraie paye. Le petit banlieusard coloré fait homme d’appoint du capitalisme financier.

– J’ai bien noté votre parcours et votre volonté remettre votre vie professionnelle sur de nouveau rails. Quelle sont vos motivations pour avoir choisi ce travail ?

Mes motivations. Je manque d’éclater de rire et remercie ma bonne étoile de m’avoir évité de fumer un joint avant de venir.

Le travail ? Toutes les personnes normalement constituées y sont allergiques. Certaines personnes y tremblent, d’autres s’y coupent les veines ou s’y pendent pour être à l’air libre. Les plus sages se contentent d’un bon rail de coke avant de pointer. Les légendes disent qu’une tribu de personnes auraient réussi à s’en affranchir. On les appelle… les dirigeants.

– Comme vous l’avez dit : Remettre ma vie professionnelle sur le droit chemin. Aujourd’hui je vous cache pas que j’ai de nouvelles responsabilités. J’ai choisi de vivre avec ma compagne et on compte avancer tous les deux… Pourquoi pas fonder un foyer puis une famille ?

Vous n’avez pas besoin de savoir que la révolution la plus actuelle en ce qui concerne ma vie sexuelle est d’être passé du format .avi au format .flv et que si j’avais une copine son nom de famille le plus probable serait : .jpg. Non vous n’avez vraiment pas besoin de savoir ça.

 » Je veux gagner en indépendance. M’épanouir au sein d’une entreprise comme la vôtre portée vers des domaines pour lesquels Il y’a plein de pépettes j’ai le plus grand respect : la Banque et la finance. Travailler pour survivre voler pour vivre mais aussi pour devenir quelqu’un de meilleur parce qu’il travaille pour une société qui partage ses valeurs et qui à l’air de grouiller de pas mal de bitches si j’en juge par les quelques coup d’oeils que j’ai jeté ça et là.

La rue m’attend. La rue m’observe. Moi le petit intello de collège qui a fait des études supérieures. Moi que les gars voyaient dans un milieu totalement décalé du leur. Celui qui avalait les années d’études quand le commun d’entre eux avalaient l’argent sale ou les subsides du sous-prolétariat ouvrier.

Dans mes rêves il n’y a que des putes hors de prix et des moyens de quitter la réalité. Nul projet concret, nulle transcendance mystique, nulle volonté d’aider qui que ce soit. Devenir un individualiste jouisseur de plus dans un système libéral est-ce une fin en soi ? En même temps y’en a marre d’éparpiller mon ADN sur mon lino accidenté.

Ma vie est une bulle d’oxygène qui rétrécit de plus en plus et qui fonce dans un hyper-espace accidenté et encombré trous noirs, d’obstacles et de corps célestes hostiles. On peut dire qu’il est probable que je me crache SALEMENT à plus ou moins brève échéance. En attendant l’éclatement probable de mes boyaux dans le continuum intemporel, j’essaie de ralentir du mieux que je peux cette machine macabre.

D’où toute cette démarche d’entretien mais aussi l’écriture pour mieux externaliser le mal.

– Quelles sont vos principales qualités ?

– Vous pouvez compter sur ma parole et sur la drogue si je vous fais une promesse par exemple en ce qui concerne un livrable il est certain que vous l’aurez à temps. Je suis quelqu’un de sérieux, de consciencieux et surtout de vicieux d’ambitieux.

– Vous connaissez le pendant à cette question, quelle sont vos principaux défauts ?

Sans blague. Le gars il a lu « les dix questions d’un entretien d’embauche » sur une carte de trivial pursuit !

– Je suis parfois perfectionniste de manière déraisonnable. Parfois ça peut me ralentir sur certains projets mais j’arrive toujours à me ressaisir au bon moment pour livrer le projet à temps \o/

Sisi. YOLO. La formule choc. Puis ça sonne mieux que : »Démons et anges forment le patchwork de ma personnalité, plongée dans toute sorte de névroses  » même si c’est moins bien poétiquement tourné.

Je suis dans un bolide qui mène fonce tout droit vers le succès. Kevin Hill et filles en tailleurs de l’élite du tertiaire. Attendez moi j’arrive !

– Et si nous parlions de vos prétentions salariales … ?

Du biff. Du. Du. Du biffffffffffff.

– … je vois ici que vous avez été : ChEf De Projet weeb-en

Je devais remarquer bien plus tard que mon interlocuteur avait prononcé cette phrase d’un air pincé. Comme s’il il avait été pris d’une soudaine contrition des membres supérieurs. Était-ce pour masquer un éclat de rire qui m’aurait arrosé la face de postillons ? Je ne le saurai jamais vraiment.

– Euh.. Oui euh.. Je voulais souligner que euh.. Sur ce projet j’avais assuré l’ensemble du cycle en V. De la conception à la programmation en passant les hmm spécifications fonctionnelles vous voyez.

Il hoche la tête.

– Tout ceci en l’espace d’un mois et demi ?

– Ha ha non bien sûr que non en un peu plus de temps… Crise voilà les flics, c’est moi où l’entretien se casse la gueule ?

– Octobre à Mi-Novembre c’est pourtant ce que vous avez indiqué sur le CV

… On pourrait pas en revenir à mes prétentions salariales sale batard ? Vous savez, à y repenser j’ai fait une bonne vingtaine de projets maniant beaucoup de technologies et c’est peut être normal que je m’emmêle les pinceaux. Ce dont je suis sûr c’est que ce genre de site d’e-commerce avec un frontend et un backend ça ne dure pas plus de trois mois.

– D’accord. Alors quelles sont vos prétentions salariales ?

J’imagine ma face. A mi-chemin entre le cocker libidineux et le gars défoncé au crack. J’essaie de me convaincre que la liquéfaction probable de toute la confiance que j’avais il y’ a deux minutes plus tôt n’a pas été aperçue.

– 32000 euros par an.

Le RH arbore son visage d’un sourire que le premier venu pourrait prendre pour un mélange de connivence et de malice. C’est la sourire de celui qui sait qu’il a déjà gagné. Le sourire de celui qui savoure calmement son triomphe en se demandant qu’elle forme finale il va lui donner.

– Et pour finir j’aimerai revenir sur le deuxième point concernant votre CV. Quelles activités avez-vous exercées de 2008 à 2010 ?

Aurait-il considéré comme réponse acceptable toutes les informations que j’ai glanées en tout ce temps sur le monde de la pornographie ? J’en doute fort.

Le crime paie jusqu’à la perquisition.

Manifeste

Bercé par les endorphines tu t’endors in fine. La bave aux lèvres et un putain de gun sur la tempe. C’est la mélodie du clac clac. Le glas du temps qui te rattrape. En baillant tu fais le bilan. 29 ans. Certes des fafs mais pas de meufs et pas de taff. Un sale tryptique. Un mauvais trip.

Tes paupières s’alourdissent sur une longue litanies de souvenirs passés, effacés. Regrets. Non-dits. Des « si j’avais su » aux « si je pouvais revenir en arrière ». Pages écornées, pages froissées, jaunies par l’expérience de la bête attitude.

Tes potes se sont fait le paravent d’une famille en lambeaux. Jav tu es né, jav tu resteras. C’est ce qu’ils disaient à l’époque. Les temps ont changé. Tes amis aussi mais tandis qu’ils évoluent vers la  « parenté », la « famille », le « foyer », la « carrière » tu parcours la vie en zigzag. Tu la dépucèles au scalpel rouillé avec tous les sales coups que tu puisses imaginer.

Tu glorifies ton passé de manière inexplicable. Quand ton pays s’y met c’est pour  faire croire qu’il garde des atours de grandeur. Quand tes potes et toi vous le pratiquez c’est pour vous glorifier. Ex bande d’irréductibles gaulois face aux canons du système et de la société marchande. Plutôt : bande de connards finis en manque d’affection et de repères. Et toi dans tout ça ? T’étais un sac plastique. Un sac plastique virevoltant au gré des hormones et du vent mauvais. Un jour prêt à serrer la meuf de ton pote sur un coup de tête, le lendemain prêt à te jeter par la fenêtre du bâtiment C. Mais voilà t’avais trop peur de tâcher le bitume de la cour de ton sang maculé.

Avant que la vie n’arrache ton insouciance avec les dents.

Avant que tu comprennes que ta seule possibilité de bonheur résidait sur une flopée de médicaments assortis d’une bonne mutuelle.

Avant de te soumettre aux dieux séculaires de ton temps qui ne sont pas Jésus et Mahomet mais la vacuité et le crédit bancaire.

Tu t’es imposé comme une évidence.

Ta vie n’est qu’une mauvaise farce.

Elle te choira chichement, si tu chaloupes chanmé sur la chance que t’as d’acheter des machins. Consumériste.

Tu dors. Enfin presque. De manière suffisamment profonde pour arrêter de te mentir à toi même et suffisamment légère pour réagir au moindre signe : battement d’aile de papillons, pets sonores de ton frère dans son lit superposé, éclaircies dans le miroir de tes vains espoirs, téléphone en mode vibreur, cavalcade à dos de licornes sur rêves de triomphe, bruit d’un moustique qui fait bzzz. T’es dans l’entre deux mondes. Et tandis que tu escalades les flancs escarpés d’une montagne…

Paf tu vois Youssoupha

youssoupha

Si tu vois pas le rapport entre « une montagne » et « Youssoupha » je te suggère de BIEN regarder ses lèvres.

Dans ton rêve, il te pose la question : « Est-ce que tu rêvais de ta vie jadis ? »

Petit tu t’imaginais grand. Une villa sur la jetée. Un vague métier qui te permette de mettre un costard avec une chemise ouverte. Une chaîne-en-or-qui-brille. Ta femme, une fusée avec un cul aussi gros que le Brésil et une chevelure chatoyante. Ta caisse, un bolide au nom latin et au capot rutilant.

Grand te voilà si petit.

Te voilà fragile et hagard couchant tes névroses binaires sur un écran quinze pouces.

Te voilà exprimant ta musique quasi-morte dans une glose au son creux résonnant dans un désert d’audience.

Te voilà cassure plutôt que gars sûr, fissure plutôt que fils sûr, talent fâché couvert de circonstances exténuantes.

Te voilà dernier à table exprimant tes mots, tes larmes en disant « Ce soir je bois ». Complètement linked out.

Te voilà blazé et affable aiguisant tes maux, tes armes, balbutiant aux putes de passage des bas fonds, du Hideout.

Te voilà.

Sale beater par inter-rimes.

Un jour, une porte s’est ouverte sur le monde. Comme l’héroïne dans les veines d’un accro. Tu t’es fixé comme un objectif. Tu veux casser les oreilles de tes contemporains en poussant ta voix rauque, en faisant bouger les choses. En dévalisant, en déracinant, en défouraillant, en déconstruisant.

En les rabaissant à ton niveau de mec gâvé, de mec blasé, complètement laminé par la THC, les solvants captés par voie nasale et les certitudes fatalistes sur la nature humaine.

Regarde les ces moutons qui te servent de congénères. Tu les vois, ils te voient. Vous êtes semblables. Vous avez grandi ensemble, fréquentés les mêmes établissements.

On vous a gavés la tête avec les mêmes concepts foireux. On vous a fait croire aux même mythes. On vous a dit que l’amour c’était tout beau tout mignon, on vous a dit que réussir c’était empiler des diplômes et qu’il y’ avait toujours un travail au bout. On vous a dit que tous les êtres humains étaient frères et sœurs et que si on était sage on pourrait tous chanter gangnam style dans le giron de l’empire du bien en faisant harlem shake.

Seulement toi tu sais qu’il y’ a quelque chose qui cloche. Après tout tu n’es pas complètement endormi. Une autre évidence s’impose alors à toi.

Il est à peu près certain qu’un jour tu deviendras un criminel.

Tu feras peut-être preuve de curiosité. Enfer

Tu rechercheras la connaissance. Damnation

Tu jugeras les gens pour ce qu’ils sont et pas sur ce que dit Claire Chazal. Pêché.

Tu prendras le monde pour ce qu’il est. Malédiction.

Regardes-toi putain. Des cons qui font ça, ça existe même pas en France.

Nous sommes tous pareils. Des enfants gloutons délaissés par des pères blazés ou absents ( à commencer par Dieu).

Des êtres qui n’avaient qu’une viande pré-machée alors qu’ils étaient en quête d’un steack bien juteux.

Des individus dominés, soumis, fouettés par les sadiques gouvernés par des indifférents. Addict aux pilules, à la drogue, à l’alcool, à la caféine, au travail ou au bonheur en kit.

Des poètes à fleur de peau, esclaves du bon mot, forgés par des cicatrices aussi profondes que le gouffre de Helm.

Héros sans épées, dans la confrontation permanente, toujours en quête d’action, de réaction. Toujours à vouloir prouver quelque chose. Car à notre naissance, un hypothétique Dieu nous as hypothétiquement dit :

« Débrouillez-vous bande de bâtards ».

Nous sommes des marginaux. Nous sommes des rageux. Des chiens de la casse.

Nous sommes des Javs. Nous sommes des haterz. Nous sommes des Beaterz.

Ceci est mon manifeste.

Et si un jour notre révolution devait être en marche elle n’arborerait pas un drapeau muni d’un L barré. Non.

Elle arborerait le majeur bien dressé d’un français discount.

Veisalgie

Le glas sonne sine qua non et tes entrailles résonnent. Un bruit qui se prolonge encore et encore te martèle le crâne. Chanceler d’un pied gauche mal assuré, d’un corps à peine assumé, d’une réalité éculée,  d’une puanteur d’enculé. Tes jambes flageollent, le plafond tremble de marbrures grises.
Saloperie.

Hier soir, Triice a dit : ce soir je bois alors ce matin tu trinques. Regard flou, furtive envie de mort sur un soleil naissant, un frisson glacé te parcourt l’échine. Ce matin tu n’as pas la trique. Grondement sourd dans le bas ventre, lourd d’effrayantes promesses. Tu sens le rugissement de cerbère : un hymne bestial.

Ton premier mal naît d’un geste inconscient : Bouger le coude. Et là, c’est le drame. Péristaltique sera la descente. Sphincter, œsophage, acides : Bourreaux barrés aux noms barbares se jouant du repenti bourré. Gargouillis.

Matin. Seul témoin d’une déchéance musclée. Tu fuis l’entourage. Abreuvage. Comme l’espoir soudain d’y échapper. Tu rotes. Soudain tes espoirs de rémission meurent dans l’air, comme l’acide vaporeux du mousseux qui bat ta poitrine.

La fête d’hier était commandée par Dionysos chuchote ta mémoire pleine de plaisirs fugaces.

Hier tu étais en retard. Comme une sensation qui monte du bas ventre, le son te bat les tempes dès le rez-de-chaussée. Félicité promise au troisième étage. Confiance. Ce soir tu es en tête des charts. Tes pensées sont pleines de chattes.
La porte s’ouvre sur une bacchanale.

Battage assourdissant, déhanchements harmoniques sont la promesse d’un lendemain orgasmique. Le taux d’alcoolémie médian crève le plafond, tu humectes tes lèvres, chassant le regard furtif, ivre d’ouvertures, malade d’envie à la recherche de la proie facile. Ce soir tu bois.

Tes intestins ont juré allégeance à Hestia, chuchote ta conscience pleine d’un sadisme salace.

Flou se fait le miroir sans teint de tes espérances brisées sur la cuvette des latrines. Puis, bris de glace. Tout se casse,  ton vieux corps est pris de spasmes. Exhalaison torrentielle, souffle coupé, contractions involontaires, jérémiades abdominales.

Ne pas  se faire remarquer. Tenir le cap. Savoir contrôler son corps. Se reprendre. Mano à Mano.
Face à Face. Distinguer un semblant de portrait dans le gribouillis verdâtre. Se vider de plus belle.

Se courber et espérer voir passer la tempête, puis se remettre en selle. Etendu au sol. Fermez les yeux.  S’imaginer fuir. Imaginer le pire. Ton foie se meurt, tes entrailles s’éraillent, tu entends  comme un écho lointain.

L’histoire d’une prochaine fois sans cesse renouvelée. Alcoolique. Ca n’est pas la dernière. Pour autant te croyais-tu remis ? Tu mens. Et ton petit fondement veut jouer sa partition. Après le tsunami tu t’assois sur le trône pour évacuer l’incendie.

Enfer des illusions de la veille ou paradis des déboires oubliés, Fabien avait raison.

Le purgatoire c’est un putain de lendemain de cuite